Alain Bonnefoit

UDA - 186 Alain Bonnefoit

Entretien

Né en 1937 à Montmartre où il réside et travaille, Alain Bonnefoit est connu comme l’un des chantres mondiaux du nu féminin. Après cinquante ans de carrière, il inaugure une exposition en Toscane, sa seconde patrie, sous la forme d’une somme originale et libre. Le moment pour lui d’esquisser le portrait d’une vie.

Patrice de La Perrière : Comment est né votre désir d’Art ?
Alain Bonnefoit : Lorsque j'étais à l'école, il n'y avait que deux disciplines qui m'intéressaient : le sport et le dessin. C'est pour cela que mes professeurs en sont venus à conseiller à ma mère de m'orienter, pompeusement, vers une carrière artistique. Je me souviens aussi que chez mes grands-parents, il y avait un fascicule sur la Vénus d'Urbino. Ce tableau du Titien m'a tout de suite fasciné et je pense que cette œuvre a été pour moi un déclencheur.
P.d.L.P. : Partant de là, de quoi ont été faites vos années de formation ?

A.B. : En 1953, j’ai été admis à l'École des Arts Appliqués – d'où j'ai été renvoyé – puis en 1956, je suis allé suivre les cours préparatoires à l'École des Beaux-arts de Paris. En 1959, j’ai été admis dans l'atelier de gravure et de sculpture de l'École des Beaux-arts de Bruxelles où un professeur formidable m'a initié à la gravure. Le goût pour la peinture est venu en même temps. Ces deux ans passés à Bruxelles ont été très bénéfiques. Par la suite, en 1961, c'est en voyant un dessin de Volti dans une galerie que j'ai découvert ce grand sculpteur. J'ai appris qu'il dirigeait un atelier de sculpture et de dessin à l'École des Arts Appliqués et je suis allé lui présenter mes dessins. Il a été d'une grande gentillesse et m'a accepté dans son atelier. Mais comme j'avais été précédemment renvoyé de l'école, le directeur de l'établissement n'a pas voulu m'inscrire à nouveau. C'est Volti lui-même qui a été m'inscrire et ainsi, j'ai pu suivre ses cours. Ce fut une période heureuse et très enrichissante, artistiquement et humainement. Il savait transmettre avec enthousiasme son amour de l'art, nous inculquait le goût de la Tradition mais aussi celui de la modernité, l'un n'allant pas sans l'autre dans son enseignement. Il a été non seulement mon maître mais aussi mon grand ami, jusqu'à sa mort. Je pense à lui chaque jour.

P.d.L.P. : On parle souvent de l’importance d’avoir des maîtres comme modèles à suivre dans ses jeunes années. Quels ont été les vôtres ?

A.B. : Comme je l'ai dit tout à l'heure, il y a d'abord eu Le Titien. Puis Rosso Fiorentino, Filippo Lippi, Pontormo… Je dois dire que les peintres italiens du Quattrocento m'ont toujours fasciné. Plus près de nous, Van Gogh, Modigliani – qui pour moi s'inscrit dans la lignée des peintres siennois – Egon Schiele, Klimt. Et bien sûr Volti. J'ai aussi une grande admiration pour Marino Marini qui a un musée à Florence et à Pistoia. Je regrette beaucoup de ne pas l'avoir rencontré. Je dois citer aussi la glorieuse École de Paris.

P.d.L.P. : Le fait d’être Montmartrois a-t-il joué un rôle dans votre construction mentale ?

A.B. : A mes débuts, je peignais un peu le nu, mais surtout les paysages de Montmartre. Comme j’y étais né, j'étais très attiré par son histoire artistique : Bruant, Toulouse-Lautrec, Suzanne Valadon, Utrillo, Le Lapin Agile… C’est d’ailleurs grâce à ces paysages que plusieurs années plus tard, l'éditeur d'art Pierre de Tartas m'a demandé d'illustrer Les Vraies Richesses de Jean Giono, pour en faire un ouvrage bibliophilique, accompagné de lithographies. Ce texte de Giono est considéré comme son testament spirituel, ce qui explique sa profondeur ; ce qui me plaît en lui, c'est son approche de la vie, sa simplicité dans les rapports humains et sa façon toute particulière de se moquer des travers des hommes.

P.d.L.P. : Vous partagez votre temps entre Montmartre et la Toscane, où vous travaillez énormément. D’où vient ce lien avec l’Italie, qui est presque pour vous une patrie d’adoption ?

A.B. : Pour la petite histoire, c’est par le Club Med que j’ai connu l’Italie. Un jour, je lis une annonce dans la presse expliquant que le Club est à la recherche d’un dessinateur de décors et de costumes pour les fêtes organisées pour les vacanciers. Intéressé, je me présente à l'adresse indiquée sur l'annonce, près de la Bourse. Devant l'entrée j’aperçois une queue de plusieurs dizaines de personnes que je n’associe pas à l'annonce. Donc, sans penser à mal, je passe devant tout le monde et entre dans le bâtiment. Le cerbère de l'entrée m’intercepte et me demande où je me rends. J’explique que je viens pour l'annonce. En souriant, il me répond que tous ceux qui attendent dehors sont aussi là pour elle. Il me conseille donc de me mettre dans la file et d'attendre mon tour. Bien sûr, je ne le fais pas et repars vers le métro. Mais il faut préciser qu'à cette époque, je m'identifiais à Aristide Bruant et que je m'habillais comme lui : foulard rouge, barbe, cape et chapeau… et il se trouve que la personne en charge du recrutement m'avait aperçu, certainement surprise par mon look. Elle a alors demandé au cerbère interloqué de me courir après et de me faire revenir. Ce qui fut fait, et c'est ainsi que je fus engagé au Club Med comme décorateur. Peu de temps après, je suis parti dans un village du Club dans le sud de l'Italie et ce fut le coup de foudre pour ce pays de lumière. Quelques temps après, je suis appelé au service militaire. Mais ayant encore un mois à faire au Club, je décide de différer mon départ sous les drapeaux, ce qui ne plaît pas du tout aux autorités militaires. A mon retour à Paris, les gendarmes viennent me chercher et je pars aussitôt chez les paras de Mont-de-Marsan, régiment semi-disciplinaire. A mon premier saut, mon parachute se met en torche, j'entends une voix au mégaphone qui crie : « tirez le ventral ! ». Mais sans grande expérience, le ventral s'enroule avec le dorsal et la chute continue. Inutile de dire que le choc avec le sol fut très dur. Déclaré mort, je suis transporté à l'infirmerie où j'entends soudain un infirmier s’écrier : « Mais il bouge ! ». Après un mois sur une planche et un mois de corset, j’ai retrouvé une vie à peu près normale, grâce à un masseur assez exceptionnel qui a su revitaliser mon corps. Je suis par la suite retourné chaque année en Italie pour retrouver son soleil qui fut salvateur. Les musées de Toscane furent fabuleux à découvrir. Mais à Florence, j'aimais surtout me promener dans les rues pour côtoyer les esprits de tous les artistes qui avaient éclos dans cette ville. Un jour, je croise en me promenant un inconnu qui me lance : « Vous avez vécu à Florence il y a fort longtemps et vous avez été enterré ici, sous ce bord de rue ! ». Puis il est parti comme il était venu. Cette idée m’a beaucoup plu.

P.d.L.P. : L’Asie orientale est également une part importante de votre vie.

A.B. : C'est par l'entremise de Marcestel, peintre et organisateur d'expositions d'artistes français, que j'ai fait mon premier voyage au Japon. C'était en 1975 et j'ai tout de suite été séduit par ce pays. J’y ai fait plus de trente voyages. C'est là que je me suis intéressé à la technique du Sumi-e, qui s'apparente d'une certaine façon à la calligraphie : recherche de la pureté du trait et impossibilité de repentir.
C'est à ce moment là que j'ai rencontré à Paris Maître Noro qui avait un do-jo où l'on pratiquait l'Aïkido et la calligraphie. Ce fut une rencontre très importante pour moi, une façon rituelle d'apprendre à maîtriser le geste et à rester humble devant le travail accompli. Cet acquis est en moi et lorsque je pense avoir réussi un Sumi-e, je songe à lui. Puis j'ai découvert la Corée où j'ai vécu plusieurs expositions. C'est un pays profondément attachant et artistiquement très intense. D'ailleurs, on a coutume de dire que les Coréens sont les latins de l'Asie : ils aiment rire, chanter, avec un grand sens de l'amitié et aiment les bonnes choses.

P.d.L.P. : Quelles sont vos couleurs préférées ?

A.B. : C'est difficile à dire, car je n'ai pas de préférence. Quand on voit mes tableaux, on voit que j'aime le bleu, le rouge et le jaune. Disant cela, je remarque que ce n'est pas très original ! Je m'attache peut-être plus aux lignes de forces qui architecturent et rythment un dessin, aux volumes, à la mise en scène d'un tableau... Chez moi, les couleurs interviennent plus au niveau des fonds et pour les réaliser, je m’inspire des paréos de Tahiti ou des kimonos japonais que je collectionne.

P.d.L.P. : Travaillez-vous, comme de nombreux artistes, en musique ?

A.B. : Je travaille le plus souvent en musique, d'une manière éclectique. Et comme je partage avec le modèle une tasse de thé vert avant de travailler, je commence souvent par des musiques japonaise et coréenne qui sont porteuses d’une sérénité, d’un apaisement propice à la méditation et à la création. À côté de ça, j'aime les chanteurs à textes comme Georges Brassens, Léo Ferré, Pierre Perret et Serge Gainsbourg dont j'ai eu la chance d'illustrer, avec des lithographies, des livres bibliophiliques. Le dernier en date est celui qui présente des poèmes de Baudelaire chantés par Léo Ferré. C'est d'ailleurs réconfortant de voir qu'à une époque où tout change, il reste toujours des amateurs qui gardent en eux le goût du beau et de l'intelligent. J'ai aussi une affection particulière pour Erik Satie, compositeur extraordinaire et atypique, grand collectionneur de parapluies, dont les titres des compositions sont un univers à eux seuls. Une petite anecdote : dans le collège où j'étais avec mon frère, j'ai obtenu le premier prix de piano et mon frère le second ; mais l'honnêteté m'oblige à dire que nous étions les deux seuls concurrents.

P.d.L.P. : A quel point faut-il se méfier des effets de mode ?

A.B. : Je me souviens d'une phrase d'un artiste qui, répondant à un collectionneur qui lui demandait s'il faisait ses tableaux en fonction de la mode, lui dit : « Et vous, vous faîtes l'amour parce que c'est à la mode ? » Je trouve cette réponse très juste, car elle met en rapport l'acte de peindre et l'acte d'amour. Quand un peintre peint, s'il est authentique, il fait l'amour avec sa toile. A ce moment là, il donne le meilleur de luimême. C'est pour cela que j'aime les œuvres où l'on peut sentir la passion, l'enthousiasme et où il n'y a pas de raté. C'est peut-être pour cela que la campagne toscane m'a toujours séduit. Il n'y a qu'à voir les collines siennoises ou les Salines de Volterra pour se rendre compte que ces paysages sont féminins par leurs volumes, leurs rondeurs et terriblement sensuels. Ils présentent des rythmes et une dynamique dont les peintres devraient s'inspirer. Cela explique que j'aime beaucoup le trait racé de Modigliani. Un tableau doit receler une sensualité communicative immédiatement perceptible, même un paysage ou une nature morte. Prenez par exemple la toile de Bonnard qui représente une armoire ouverte emplie de pots de confitures. Devant elle, on a envie de se saisir des pots, de les ouvrir et de les déguster.

P.d.L.P. : Si cela n'avait pas été la peinture ?

A.B. : Comme je l'ai dit, il n'y avait que deux matières qui m'intéressaient au Lycée, le dessin et le sport : je ne suis pas un intellectuel. Mais avec le recul je pense que si je n'étais pas devenu peintre, j'aurais aimé travailler dans la gastronomie et le vin. J'ai d'ailleurs un frère qui est un œnologue international. J'adore cuisiner pour les amis que je reçois et leur faire connaître de nouveaux vins que je découvre à travers la France, l'Italie et, pourquoi pas, le monde.

P.d.L.P. : Parlez-nous de votre nouvelle exposition au Palazzo Pretorio de Certaldo.

A.B. : C'est la deuxième exposition que je réalise dans ce lieu prestigieux et historique. Son titre est Viva la vita ! J'aime la vie, l'amitié, la convivialité et le partage ; et en regardant l'exposition vous comprendrez aisément que j'aime la femme dans ce qu'elle a d'éternel et de transcendant. Les femmes que je représente sont à mes yeux des déesses. Depuis la Préhistoire et ses petites divinités en pierre, la femme est un sujet qui fascine, un symbole de vie et d'épanouissement – même si certaines époques ont dévié de cette voie. Chaque femme est unique. C'est ce qui fait la quête d’un peintre de nus. Le sous titre est aussi éloquent : « Peinture et autres amours ». J'ai voulu regrouper dans cette exposition tous les éléments constitutifs de ma personnalité. Bien sûr la peinture, mais aussi la bonne cuisine, les bons vins, le cinéma, italien en particulier, et l'amitié. Des événements sont organisés autour de l’acteur Claudio Bisio, grande vedette italienne que l'on voit régulièrement au cinéma, au théâtre et à la télévision, de Dario Cecchini, artiste-boucher à la personnalité atypique qui chante l'opéra en découpant une côte de bœuf, récite Dante avec passion sous les yeux admiratifs de ses clients, et Carmelo Sgandurra, œnologue et sommelier international qui sillonne la planète pour découvrir et faire connaître de nouveaux cépages, de nouvelles saveurs. J'aimerais aussi citer mon ami Jean-Claude Colson, ancien directeur du Champagne Palmer avec lequel je partage depuis longtemps une convivialité pétillante – toujours avec modération !

P.d.L.P. : Quel rôle pour l’artiste contemporain ?

A.B. : Aider les gens à entrer dans un monde qu'ils ne connaissent pas forcément. Chaque œuvre est une fenêtre ouverte permettant d'accéder à des idées, à des concepts souvent trop évidents, mais pourtant essentiels. Une toile que l'on accroche chez soi est une pensée que l’on accueille. Un artiste doit aussi apporter le bonheur et offrir quelque chose. Un tableau qui entre dans une collection apporte la pérennité à son auteur ; il s'établit alors une sorte de dialogue, et si le tableau est achevé, c'est à dire réussi, son aura va se propager au fil des jours et évoluer dans l'esprit du collectionneur. Là se situe le cadeau réciproque entre le peintre et l'amateur d'art. Un jour, un collectionneur devant une œuvre de Picasso dit : « Je ne vois pas ça comme vous. » Et l'artiste de lui répondre : « Si je voyais ça comme vous, je ne l’aurais pas fait. » On doit peindre sans chercher à plaire. Si l'on est authentique, si l'on est vrai, on trouvera forcément un public. Au passage, je veux dire que je crois que les salons ont encore une importance car ils permettent de se mesurer aux autres artistes. Degas l'a dit il y a bien longtemps...

Pour conclure, j’aime citer ces vers de Brassens : « Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint / Se borne à ne pas trop emmerder ses voisins ! »