Entretien avec Pierre Lagénie

ZACCHI

Le métier d’artiste


 

Né en 1938 en Gironde, Pierre Lagénie a établi son atelier dans la ville de Saint-Maur il y a près de quarante ans. En parcourant les rues de cette commune, on peut apercevoir plusieurs sculptures de bronze ou de pierre signées LAGENIE, disséminées entre espaces publics et devantures de bâtiments privés. Parmi elles, on remarque une femme monumentale bras levés vers le ciel sur le parvis de Saint-Maur, marquant l’entrée principale de la gare RER.
Pierre Lagénie est souvent considéré comme l’un des meilleurs sculpteurs classiques de sa génération. Sa longue carrière et son humilité naturelle font de sa parole, rare et concise, un puits d’exemples utiles aux sculpteurs en début de parcours.

Thibaud Josset : Parlez-nous d’abord de votre vocation d’artiste. D’où vient-elle ?
Pierre Lagénie : Je suis né dans une famille d’artistes ; du côté paternel du moins. Mon père était metteur en scène et acteur. Une de ses cousines était chanteuse à l’Opéra de Paris. Il avait un cousin qui était peintre et décorateur. Mon arrière-grand père paternel était quant à lui sculpteur et architecte. Il a eu une énorme influence sur moi. A la maison, nous avions des livres sur l’histoire de la sculpture. Enfant, je fus profondément marqué par une reproduction photographique des Esclaves de Michel-Ange. A l’âge de six ou sept ans, j’ai fabriqué une sculpture la reproduisant, très simple, en terre sèche, que j’ai offerte à mon grand-père pour qui j’avais beaucoup d’admiration. L’approbation qu’il me donna fut un point de départ. J’ai ensuite continué à reproduire les images des livres d’art de mon père ainsi que des animaux.

Zacchi T.J. : Dès lors, vous vous êtes fixé un parcours à suivre ?
P.L. : Oui, aller aux Beaux-arts dans ma ville natale, à Bordeaux, fut très vite un but. J’y suis rentré sur concours à dix-sept ans. Ma grande chance fut alors d’y obtenir le premier prix de sculpture, avec un basrelief à l’antique représentant Cérès. Il est toujours accroché dans mon atelier. Bien sûr, s’il était à refaire je le ferais sans doute autrement, mais il a joué un grand rôle dans ma vie en me faisant obtenir une bourse pour trois ans. Celle-ci m’a permis de venir étudier aux Beaux-arts de Paris, chose que je n’aurais pas pu faire sans ce soutien financier. Pour l’anecdote, j’ai été reçu aux Beaux-arts de Paris en passant le concours d’admission. J’ai plus tard appris que mon premier prix de sculpture obtenu à Bordeaux m’en dispensait.

T.J. : C’est donc à Paris que débute réellement votre apprentissage. Quels en sont les ingrédients ?
P.L. : J’y ai fait une rencontre fondamentale : Marcel Gimond (1894-1961) dont j’ai suivi les cours. Ce fut un déclencheur essentiel car il connaissait la sculpture dans tous ses aspects et toutes ses lois. Il m’a appris l’importance du fond et pas uniquement de la forme. A partir de là commence mon histoire, mes recherches personnelles. J’ai aussi rencontré Jean Carton qui a joué un rôle important après mes études.

T.J. : Avez-vous par la suite pu vivre rapidement de votre art ?
P.L. : J’ai un temps fait des décors et accessoires dans des spectacles organisés par le Ministère de la jeunesse et des sports, dont j’ai démissionné assez rapidement. Dans les années 1960, j’ai eu la chance de rencontrer un célèbre imprimeur-éditeur qui se faisait construire une maison et qui m’en a confié toute la décoration intérieure et extérieure, y compris le toit… Ceci m’a permis d’avoir un travail régulier pendant six années, tout en me laissant la possibilité d’exposer en galerie et de rencontrer des artistes. Mon entrée, grâce à Tony Agostini, dans la galerie Guigné rue du Faubourg Saint-honoré, a été un jalon important, de même que ma rencontre avec des promoteurs et des architectes qui m’ont permis de prendre confiance en ma production. A ce titre, l’un des premiers à avoir cru en moi fut le maire de Saint-Maur lorsqu’il me confia une première commande municipale. D’autres ont suivi, à Saint-Maur, Bordeaux, puis ailleurs…

T.J. : Quel est le quotidien d’un sculpteur dit « professionnel » ?
P.L. : On ne peut jamais savoir si on est réellement un « sculpteur ». On se contente de faire des sculptures qui s’ajoutent les unes aux autres. Un fil conducteur se crée et c’est ainsi qu’on en vient à raconter une histoire. Pour ma part, je cherche à représenter la vie. C’est pour cela que j’ai refusé de représenter des armes à feu dans un monument militaire que l’on m’avait un jour commandé : il faut être fidèle à soimême. Il ne faut pas chercher à faire de la sculpture, mais à faire des sculptures. Le travail est essentiel et on doit fuir les prétentions à être le meilleur, le plus original… Il faut travailler de manière personnelle et véridique, avoir une idée claire de ce que l’on veut raconter, avant même de vouloir le raconter. Il ne faut aussi pas oublier que la sculpture se nourrit essentiellement grâce aux autres. Il faut sans cesse en rechercher les résonances auprès du public. Mais ceci en toute humilité et sans infléchir ses idées à cause de son regard. Il n’y a qu’avec le temps que l’on peut savoir si on a raison ou non. Une oeuvre en appelle une autre, comme un cheval qui va : tant qu’il tient la route, il faut le laisser aller. Enfin, il faut accepter la possibilité de l’erreur : de même que pour connaître une oeuvre il faut prendre le temps de l’observer, il faut parfois accepter l’errance pour trouver son chemin.

Lagénie - La coiffe, H 163 x L 51 x P 29 cm T.J. : Parlons maintenant de votre pratique. Quels sont vos procédés de création ?
P.L. : Mon désir est d’utiliser une matière pour l’obliger à faire ce que j’ai conçu dans mon esprit, tout en prenant en compte la richesse et la personnalité du matériau. Le but est de lui faire dire ce que l’on veut, à condition d’en avoir une vision claire. En même temps, il ne faut pas brutaliser la matière, il faut la connaître et savoir exploiter sa sensibilité. Créer est un accord passé entre l’artiste et sa matière. Comme je veux représenter la vie, je ne travaille pas d’après photographie, mais j’aime bien dessiner pour pouvoir fixer l’idée avant de me confronter à la matière. Il y a aussi un caractère technique particulier qui concerne le bronze, une rigueur technique qu’il faut connaître. Il est très important de comprendre tous les aspects techniques de sa production, même si l’on n’y est pas confronté soi-même. Sur le plan formel, ma recherche se porte sur la relation entre volume plein et volume vide, entre espace délimité et espace ouvert. En ce moment surtout, je suis à la recherche de la manière dont le vide peut engendrer le plein et comment le plein peut engendrer le vide, car l’un ne va jamais sans l’autre. Tout en partant de la forme figurative, j’essaie de trouver un équilibre entre ces deux forces qui façonne la réalité finie. Cette dialectique détermine le rythme dans la sculpture, ses formes, sa surface et son contenu. Il faut dire qu’avant de faire les Beaux-arts, j’hésitais beaucoup entre musique et sculpture. Celleci en est encore habitée : je suis à la recherche d’une narration rythmée sur laquelle peut se développer une mélodie. Pour moi, le visuel – surtout le visuel en trois dimensions de la sculpture –, est un pendant à la musique. Dans les deux cas, la narration se déploie dans le temps et il faut accepter de suivre la sculpture dans ce déploiement pour en saisir les nuances et donc le propos, l’histoire qui se trouve derrière et dont elle donne sa propre version.

T.J. : Outre la production de vos oeuvres, quelles sont vos préoccupations en tant qu’artiste ?
P.L. : Je crois que le sculpteur a le devoir de connaître sa place et de la tenir pour être le plus bénéfique possible à son prochain : l’art est utile. Il faut avoir une idéologie personnelle et la partager. Le devoir de l’artiste est de résister et de se battre au nom de ce qu’il tient pour précieux. C’est pourquoi les artistes doivent s’entraider pour se permettre de montrer qu’ils existent et de se renforcer face à l’adversité. Les artistes construisent un temple qu’il ne faut pas laisser détruire, une existence qu’il faut préserver avec probité malgré les difficultés ambiantes. Il ne faut jamais cesser d’espérer et maintenir le cap quoi qu’il arrive. L’artiste est l’homme du tenir bon, à la fois pour lui-même, pour donner une réalité à l’oeuvre de sa vie, et pour défendre ce qui doit être protégé au nom des autres. T.J. : Un petit questionnaire, pour finir : Votre matière ou texture préférée ?
J’aime surtout tailler la pierre, marbre ou granit. On communique avec elle très facilement. Mais j’aime toujours la matière que je manipule au moment où je la manipule, quelle qu’elle soit. Par ailleurs, la force du métal est presque d’ordre magique. Il y a un caractère sacré à la fonte. Mais la pierre a un charme intime particulier.

Lagénie

Votre activité préférée du quotidien ? Sculpter. Votre oeuvre sculpturale préférée ?
La David de Michel-Ange. C’est une oeuvre parfaite, un summum.
Votre oeuvre musicale préférée ?
En ce moment, la septième symphonie de Beethoven, car elle a un volume constant.
Votre livre préféré ?
Je lis surtout de la poésie. Aragon et Eluard…
La période ou le courant artistique qui vous fascine le plus ?
Tout le XVIe siècle, dans tous ses aspects.
L’artiste historique que vous auriez aimé rencontrer ?
Michel-Ange pour le passé. Giacometti pour le contemporain.
L’autre voie que vous auriez aimé suivre si vous n’aviez pas été sculpteur ?
La musique. Aussi étrange que cela puisse paraître, j’aimais beaucoup la clarinette étant jeune.
Une devise à transmettre ?
Courage, volonté et amour. Dans cet ordre. D’abord le coeur, ensuite l’esprit et enfin la transmission.
Enfin, si vous aviez à donner un conseil à un jeune sculpteur, quel serait-il ?
Persévérer. Accepter les difficultés et y faire face, passer outre les obstacles et les avis. Aussi, ne pas avoir peur de se faire mal physiquement, de se blesser. Enfin, toujours préserver la dignité des choses et des personnes.