Jean-François Larrieu

=

Entretien

Jean-François Larrieu est représenté depuis 19 ans par Opera Gallery à Paris, Singapour, New York, Hong Kong, Dubai, Seoul, Londres, Monaco. Artiste engagé, il a présidé le salon d’Automne de 1995 à 2004. Il est président de la Fondation Taylor depuis 2010.

Ses nombreuses activités sociales font de lui une figure régalienne et fédératrice, faisant montre d’une volonté rare de bâtir, avec et pour les autres, le monde des arts au quotidien. Mais générer et animer des réseaux sociaux est une tâche chronophage, particulièrement redoutée des artistes soucieux de sauvegarder leur énergie pour le travail en atelier. Son exemple permet de porter un éclairage nouveau sur le rôle que peut tenir l’artiste dans la société.
Thibaud Josset : Commençons par l’origine de votre vocation. Pourquoi devenir peintre ?
Jean-François Larrieu : Je peins depuis l’âge de sept ou huit ans. Manier la couleur a toujours été un besoin, presque de naissance. J’en ignore la raison, j’ai le sentiment d’être né avec cette quête du beau – ou du moins beau d’ailleurs – et de l’insolite, dans la nature et sous la main humaine. La peinture est une drogue. Si je ne peins pas pendant trois jours, je me sens mal. T.J. : Vous possédez l’un des univers visuels les plus reconnaissables du paysage pictural actuel. Comment s’est-il constitué ?
J.-F. L. : J’étais extrêmement figuratif étant jeune. Avec le temps, j’ai simplifié le trait jusqu’à trouver mon style. Plus encore que dans les qualités techniques issues des formations académiques, je crois dans l’importance de trouver sa propre façon de peindre pour créer une oeuvre originale. Aujourd’hui, la difficulté en tant que passionné de peinture est de trouver des artistes qui ne soient pas que des épigones et des produits de la mode, mais de vrais artistes reconnaissables pour leur individualité. Par ailleurs, je me méfie beaucoup des écoles. Le fait de n’être qu’une émanation de son ou ses maîtres est à mon avis un danger. Certes, le prix de l’originalité est la solitude ; y faire face demande beaucoup de courage. Il s’agit pourtant de la voie royale. Quand je vois à quel point Vierra da Silva ou Bonnard affirment leur individualité à chaque trait, chaque touche, je songe que c’est cela un véritable artiste : être libre et ne pas succomber à la mode et aux écoles, ne pas se laisser écraser et sans cesse affirmer sa personnalité. Le plaisir lorsqu’on y parvient est magique. La pulsion de créer y est intimement liée.
T.J. : Dans cette quête, quelles ont été les étapes les plus importantes de votre formation ?
J.-F. L. : A l’âge de onze ans, j’ai rencontré un artiste qui a eu une grande influence sur moi. Son nom était Jean Laforgue. C’est lui qui le premier m’emmena peindre d’après nature, en 1971, sur un mode quelque peu impressionniste. Il est décédé en 1976. La suite est un parcours de vie, qui est la meilleure école qui soit.
Je ne crois pas que les écoles d’art puissent former de véritables artistes. Elles peuvent donner des bases mais ce ne sera jamais suffisant. Je crois en revanche beaucoup dans l’importance des passeurs capables de vous révéler au monde comme à vous-même. Au cours de mes années de formation, j’ai rencontré plusieurs artistes, méconnus du grand public, mais qui ont tous été importants à leur manière. L’entraide entre artistes est ainsi quelque chose de fondamental à mes yeux, bien que l’on soit dans un métier profondément individualiste.
T.J. : La constitution d’une individualité créatrice semble être votre première préoccupation. Combien de temps cela vous a-t-il pris pour y parvenir ou tout du moins vous en approcher, et cela a-t-il été difficile ?
J.-F. L. : Je crois dans les parcours progressifs, qui font évoluer les oeuvres par un combat sur la durée, plus que dans les fulgurances ponctuelles. On rencontre parfois des moments difficiles, matériellement et psychologiquement, qu’il faut surmonter jour après jour. Dans ce processus, le fait d’amener ma peinture à maturité lorsque j’avais environ trente-cinq
ans et que je commençais à trouver mon écriture, a été le fruit d’une longue pratique. Peindre devint de plus en plus « naturel » et les moments de souffrance de plus en plus rares.
C’est à ce moment que l’intérêt des galeries s’est manifesté. J’ai alors eu la grande chance de rencontrer le fondateur de l’Opera Gallery, Gilles Dyan, qui a cru en moi. Les expositions internationales ont suivies, me faisant entrer dans un processus de succession régulière des expositions, qui est très stimulant et qui dure depuis vingt ans. Je crois que plus on nous en demande plus on peut se révéler.
Il faut aussi savoir faire confiance aux outils de diffusion mis à notre disposition pour se confronter à la concurrence. Il faut accepter de voir plus fort que soi, ou en tout cas différent de soi. C’est comme cela qu’on progresse.
T.J. : Quels sont aujourd’hui vos procédés de création ?
J.-F. L. : Il y a deux phases dans ma peinture. D’abord, je travaille au couteau pour nourrir la toile dans une abstraction lyrique. Ce fond me sert de support pour dessiner de façon aléatoire, en allant chercher les éléments du hasard que j’intègre au fur et à mesure du dessin. Picasso disait : « j’invente au fur et à mesure… »
Je n’ai ainsi pas de sujet prédéfini. Ma peinture s’auto-construit en temps réel. Les formes viennent s’imbriquer les unes aux autres dans le contraste pour produire un univers qui n’est pas le réel en soi mais une retranscription de celui-ci, une vision peinte qui n’est pas hyperréaliste mais poétique et musicale.
A partir de cette toile abstraite, je dessine à l’aide de pinceaux très fins pour produire des formes géométriques qui forment mon alphabet : une foule d’éléments allant du microscopique au gigantesque. Le sens global apparaît par accumulation de ces éléments. J’apprécie beaucoup ce côté aléatoire, presque de l’ordre de l’écriture automatique.
T.J. : Quelle est votre principale source d’inspiration ?
J.-F. L. : J’aime rapprocher mon mode de création de la façon dont se développe la nature. Ma démarche en est assez proche et répond à un désir de symbiose avec celle-ci : la nature est composée d’une multitude d’éléments et d’énergies que l’on retrouve dans chacune de nos cellules, dans la totalité du monde. Quand on y songe, il y a une cohérence absolue entre deux êtres aussi dissemblables qu’un humain et une fleur. Ces derniers obéissent à des lois d’assemblage communes qui produisent néanmoins de la diversité et de l’originalité à tous les niveaux d’existence.
T.J. : Vos toiles sont connues entre autre pour leurs jeux de couleurs. A quel point ce « colorisme » est-il important dans votre travail ?
J.-F. L. : Tout d’abord, il faut dire que les mouvements de mode se succèdent décennies après décennies en redéfinissant le vocabulaire de l’art. On crée alors des concepts destinés à définir et juger l’art à l’aune du contemporain. Mais cela n’a de valeur que dans l’instant. Les étiquettes sont vouées à l’obsolescence avec le passage du temps. Car la peinture n’est pas pur vocabulaire : il faut l’appréhender pour elle-même, découvrir sa force indépendamment des concepts. Sinon, on finit fatalement par en arriver à l’art conceptuel, qui n’est que vocabulaire.
Ensuite, je dirais qu’à mon sens, la couleur est par essence décorative. Elle n’est d’ailleurs même pas obligatoire. J’aime parfois peindre des toiles monochromes avec des nuances de tonalités, de rouge et blanc par exemple. L’essence de mon travail réside dans l’accumulation.
Cependant, c’est la couleur qui apporte le côté solaire, vivant, à un monde rêvé et totalement positif qui est celui de ma peinture. Je ne pourrais pas vivre dans un monde gris. C’est pourquoi je déteste l’hiver. La vie, c’est le soleil et la couleur ! Celle-ci peut apporter du contraste. Elle peut aussi heurter et attirer l’oeil pour produire du mouvement. Là se cache le suc de la vie. Enfin, il faut avouer que c’est un plaisir incommensurable de manier les couleurs. Mes toiles monochromes sont davantage de l’ordre de l’expérimentation me permettant de m’évader et d’inventer du nouveau. Jouer avec la couleur me paraît beaucoup plus jouissive que jouer avec le dessin, bien que mes oeuvres doivent leur organisation complexe au dessin.
T.J. : Vous êtes un homme de responsabilité et d’engagement. Votre figure fait autorité auprès de nombreux artistes. Comment concilier les responsabilités sociales et civiles avec sa probité de créateur ?
J.-F. L. : Je suppose que l’on naît avec cette capacité, cette envie. Je pense qu’un artiste se définit autant par son oeuvre politique que par son oeuvre artistique. L’engagement de Picasso avec Guernica a été politique. Je crois qu’un artiste a besoin de ces deux aspects pour s’accomplir. Dans ma construction personnelle, l’engagement social est une évidence, une nécessité intellectuelle. Familialement, je viens d’un milieu engagé : d’un côté le républicanisme espagnol, de l’autre la Résistance française. J’ai été élevé avec l’idée qu’il ne faut jamais hésiter à s’investir pour la liberté et la défense des autres.
J’ai par ailleurs un besoin viscéral de mener les choses à leur terme, de produire des résultats tangibles et appréciables par d’autres. Une fois que ces choses ont abouties, je passe à autre chose. Il s’agit du plaisir de construire, que j’ai besoin de renouveler régulièrement. A la Fondation Taylor, mon but est de produire un contre pouvoir capable de modifier l’équilibre en place, de faire évoluer les choses. De même que lorsque j’étais président du Salon d’automne, je recherchais la mise en commun des richesses, leur accumulation et leur organisation dans un agencement nouveau et efficient.
T.J. : Vous ne croyez donc pas dans le retranchement de l’artiste dans son atelier ?
J.-F. L. : Si, il est fondamental. Mais l’engagement social est pour moi un temps de respiration nécessaire à ma création. Grâce à Opera Gallery, je suis autonome. Et comme je l’ai dit, je me sens extrêmement reconnaissant envers les artistes qui m’ont aidé à mes débuts. C’est un devoir pour moi que de rendre la pareille à mes contemporains. Le partage et la convivialité sont essentiels à la bonne santé de l’art.
A l’échelle de l’artiste, cela peut passer par le fait de s’intéresser à d’autres procédés de création que les siens, à d’autres techniques, comme les nouvelles technologies. Par exemple, je m’intéresse beaucoup à la vidéo depuis quelques temps, ce qui est très stimulant, tant sur le plan humain qu’artistique.
T.J. : Un questionnaire pour finir :
Votre couleur ou texture préférée ?

Le bleu, parce que c’est l’océan. Pour la texture, les pétales de rose.
Votre activité préférée du quotidien ?
Forcément la peinture. Mais la lecture m’occupe aussi beaucoup.
Votre oeuvre picturale préférée ?
Lors d’une exposition personnelle à New York, j’ai vu au MoMa un tableau de l’artiste Chilien Roberto Matta (1911-2002). Un grand format de cinq mètres de long. Ce fut un coup de foudre. Cet artiste est pour moi l’un des plus grands du XXe siècle. Totalement inclassable.
Votre oeuvre musicale ou cinématographique préférée ?
J’ai dernièrement beaucoup aimé l’esthétique visuelle d’Avatar de James Cameron. Pour la musique, ça va de Chopin à David Bowie.
Votre livre préféré ?
L’OEuvre de Zola est une pièce littéraire maîtresse.
La période ou le courant artistique qui vous fascine le plus ?
Le début du XXe siècle. Toute la création des Modernes.
L’artiste historique que vous auriez aimé rencontrer ?
Picasso. Le Douanier-Rousseau. Kandinsky …
L’autre voie que vous auriez aimée suivre si vous n’aviez pas été peintre ?
La médecine. C’est un rapport direct au vivant. L’art et la médecine sont très semblables en ce sens. On s’approche de l’origine des choses.
Une devise à transmettre ?
Curiosité et générosité.
Enfin, si vous aviez un conseil à donner à un jeune peintre, quel serait-il ?
La réussite passe par le travail et l’ouverture d’esprit, la capacité de se remettre en question et de s’ouvrir au monde sans s’y perdre. Écoutez les conseils de vos pairs, tout en conservant votre esprit critique. Ayez, toujours, la volonté de rester libre et d’imposer votre travail.