Le métier d’artiste

François Legrand - Nue allongée, huile sur panneau, 34 x 76 cm

Entretien avec François Legrand

Peintre internationalement reconnu, François Legrand vient d’être nommé chevalier de la légion d’Honneur pour l’ensemble de son œuvre. La cérémonie a eu lieu ce mois ci à la Fondation Taylor, dont il est vice-président.
A trente ans, en 1981, il recevait le Prix du Dessin David Weil de l’Académie des Beaux-Arts, en 1982, le Grand Prix International d’Art Contemporain de Monaco, en 1989, le Grand Prix Lila Ascheson Wallace de la fondation du Reader’s Digest et le Grand Prix du portrait Paul-Louis Weiller.
La reconnaissance de ces institutions prestigieuses lui permit de laisser l’enseignement à l’Institut d’Arts visuels d’Orléans pour se consacrer entièrement à la peinture. François Legrand est considéré comme un artiste majeur de notre temps.

 

Thibaud Josset : Parlez-nous d’abord de votre vocation d’artiste. D’où vient-elle ? François Legrand : Mon oncle était maître verrier à Étampes, son atelier était situé au fond du jardin de la maison familiale. Le peintre Philippe Lejeune venait travailler avec lui tous les jours. C’est lui qui réalisait les maquettes des vitraux. Tout petit, j’étais admis à les regarder couper les verres, choisir les couleurs, manipuler les plombs. Lejeune peignait sur le verre avec la grisaille, j’étais fasciné. Il est rare de connaître très jeune un peintre. J’ai voulu l’imiter, c’est vraiment lui qui m’a fait découvrir le métier de peintre, la peinture. A 14 ans, lors d’une visite au musée du Louvre, je suis tombé en arrêt devant le grand autoportrait de Rembrandt. Ses yeux qui me regardaient, son léger sourire, un peu désabusé, toute son expression semblait me dire : engage toi dans la peinture, c’est un chemin difÄ cile mais ça vaut la peine de rentrer dans la grande famille des peintres. On entend souvent parler de motivations inconscientes qui animeraient l’acte de création chez l’artiste, de ses symboles cachés. Pour moi, créer c’est vouloir montrer la beauté des visages, des paysages, des objets qui m’ont émerveillé. Même lorsque je peins des vanités, c’est parce que je m’intéresse davantage au dessin unique d’un crâne qu’à sa symbolique. Mon envie de créer vient d’une passion de montrer le beau, là même où on ne l’attend pas forcément, une grue rouge sur un ciel bleu, la couleur d’un visage, les traces de térébenthine sur un pot…

T.J. : Et de votre vocation picturale : pourquoi dédier votre vie à la peinture ?
F.L. : Peindre a toujours été pour moi une nécessité. Même physique : si je n’ai pas peint pendant quelques jours, j’ai comme un fourmillement dans les doigts. J’ai un besoin irrépressible de Ä xer ce qui m’émeut, ce qui m’émerveille.
Cette faculté d’émerveillement est la chose la plus précieuse qui soit. C’est sans doute la « petite sensation » dont parle Cézanne. J’ai toujours redouté de la perdre.

T.J. : Partant de cet élan initial, quelle a été votre formation : comment apprendre à peindre ?
F.L. : En 1969, le maire d’Etampes a proposé à Lejeune de créer une école et a mis à sa disposition un local. Ainsi est née la fameuse Ecole d’Etampes. Tout naturellement, j’ai fait partie des premiers élèves. C’était en quelque sorte un atelier comme il en existait dans les temps plus anciens. Le maître et les élèves travaillaient ensemble. Nous apprenions à préparer des toiles, à stuquer des panneaux, à composer des mediums. On pratiquait la sérigraphie, la gravure, et surtout la peinture. Tous les dimanches matins nous nous exercions à l’art du portrait, plus exactement nous apprenions à voir, à reconnaître et poser de petites touches colorées sur une surface plane ; la magie venait quand, de ces petites touches abstraites, naissait un visage. A partir de 1973, après avoir acheté une vieille ferme dans le Loiret, j’ai travaillé chez moi. Je peignais ma femme, mes enfants, le paysage de Beauce qui m’entourait, le grand ciel et « les merveilleux nuages » chers à Baudelaire.

T.J. : Quel a été votre quotidien de peintre : comment vivre de et dans la peinture ?
F.L. : J’ai la frénésie d’arriver à produire un chef d’œuvre. C’est cette ambition qui me pousse à travailler sans cesse. L’exercice de la peinture demande beaucoup de temps, de travail, d’exigence, et de probité. On n’imagine pas les moments de profond découragement que les peintres peuvent rencontrer.
Il faut surtout penser à travailler avant de penser à gagner de l’argent. Le reste vous sera donné par surcroit. Il faut se forcer à avoir des horaires, c’est fondamental. Ne pas attendre l’inspiration : elle vient en travaillant.
T.J. : Parlons maintenant de votre pratique : quels sont vos procédés de création ?
F.L. : Comme le dit Maurice Denis, il faut « se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. » Tout commence par une palette bien ordonnée. Le tableau est déjà sur la palette avant même que l’on commence à peindre. Delacroix passait des journées entières à préparer ses tons.

Par ailleurs, la composition est fondamentale : il sufÄ t qu’un objet ou un élément du tableau n’y ait pas sa place pour que l’équilibre ne soit pas atteint. Si vous pouvez ajouter ou enlever un élément du tableau sans le transformer, c’est que sa composition n’est pas bonne. Il ne faut jamais hésiter à supprimer quelque chose à la toile. Je me souviens qu’en travaillant sur mon tableau L’Apocalypse, je m’étais représenté au premier plan en Saint Jean recevant la vision. Cet autoportrait sur lequel j’ai passé beaucoup de temps, je l’ai Ä nalement supprimé, et en le recouvrant petit à petit, j’ai vu le tableau prendre toute sa dimension et sa profondeur. Pour ce qui est de la technique, il m’arrive de commencer à l’acrylique pour la composition de base, ensuite l’huile est essentielle parce qu’elle est onctueuse et malléable, et c’est une véritable jouissance de travailler cette matière. L’huile permet, grâce un long temps de séchage, d’être travaillée et reprise. Il est intéressant de varier les supports, les mediums, les techniques. L’esprit, sollicité différemment, se détourne ainsi du véritable enjeu créatif.
T.J. : Enfin, quelles sont vos préoccupations : quel rôle, quelles responsabilités attachez-vous à l’artiste ?
F.L. : J’aime à penser que s’il n’y avait pas de peintres, les gens ne verraient pas. On ne voit plus les pommes de la même manière depuis Cézanne. Quand un agriculteur me dit qu’il voit la plaine différemment depuis qu’il a vu mes tableaux, c’est pour moi une grande satisfaction. C’est certainement le rôle et la responsabilité de l’artiste que d’aider à voir, à aimer, à vivre. Quand j’ai réalisé une série de portraits d’hommes et de femmes qui vivent dans la rue, je me suis rendu compte que mon regard sur eux nous transformait, et eux, et moi. Si tous ces portraits étaient exposés, les spectateurs aussi auraient un autre regard sur ces gens.
Il m’est arrivé bien souvent de voir des personnes très émues devant mes toiles, j’en suis toujours étonné et heureux, et cela justiÄ e mes efforts, ma vie.
T.J. : Un petit questionnaire, pour Ä nir : Votre couleur préférée ?
Le bleu.
Votre activité préférée du quotidien ?
Peindre.
Votre œuvre picturale préférée ?
Ce grand autoportrait de Rembrandt qui se trouve au Louvre, dont j’ai parlé plus haut. Je suis fasciné par les autoportraits. Ils nous font deviner la nature de l’homme derrière le tableau.
Votre musicien préféré ?
Bach.
Votre livre préféré ?
Mort à Crédit de Céline et les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand.
Votre réalisateur préféré ?
Fellini, Polanski…
La période ou le courant artistique qui vous fascine le plus ?
La Renaissance, le XVIIe siècle, l’arrivée de Cézanne et Van Gogh.
L’artiste historique que vous auriez aimé rencontrer ?
Rembrandt. Même pas le rencontrer, juste le voir travailler me suffirait. Et Corot, et Degas… il y en a tant.
L’autre voie que vous auriez aimé suivre si vous n’aviez pas été peintre ? Enfin, si vous aviez à donner un conseil à un jeune peintre, quel serait-il ?
Travailler.