Loilier

UDA - 184 Loilier

Le silence habité

Voilà plus de six années qu’Hervé Loilier a exposé à Paris. C’est donc peu de dire que cette exposition est attendue avec impatience par tous les amis et collectionneurs de cet artiste qui sait approfondir chaque fois les facettes d’un style à la fois très personnel et en même temps dans une certaine tradition.
C’est la superbe galerie Vieceli qui va présenter les œuvres récentes de l’artiste, dans un cadre rénové pour la circonstance qui s’agrandit en intégrant l’espace adjacent. Les grands formats chers à l’artiste peuvent ainsi être présentés avec le recul nécessaire pour en apprécier la force colorée et les subtilités harmoniques.

L oilier est un peintre « figuratif », même s’il n’est que très rarement intéressé par la définition exacte de l’église ou de l’erg figurant sur sa toile. Chez lui, le figuratif n’a rien à voir avec une description ultraprécise et je suis prêt à parier que le nombre des fenêtres ogivales de ses palais vénitiens est souvent approximatif. De même, si les portraits et les visages de personnages, et surtout de femmes, sont très fréquents, parfois obsédants au point d’occuper une grande partie de la toile, cadrés aux trois quarts, le spectateur placé au premier rang d’orchestre de ce théâtre s’apercevra vite que ces femmes sont toujours telles qu’en elles-mêmes, sœurs jumelles en conversation, beautés hiératiques troublantes marchant de concert après avoir bien vérifié qu’elles avaient installé la même coiffure sur leur tête. Le genre de coiffe-turban dont d’ailleurs Piero della Francesca savait habiller les Byzantins de ses fresques.
Hervé Loilier a depuis longtemps montré un vif attrait pour l’Orient ensoleillé. Il a multiplié les dunes, ainsi conduit à y travailler les nuances de jaune et de rouge ; il s’est plu à laisser des éléphants traverser ses tableaux d’Inde; et il a succombé avec entrain à la tentation de Venise, à la poésie de sa lumière et au plaisir juvénile de s’asseoir avec ses outils aux bords d’un modeste rio. Orientaliste, alors ? S’il fallait à tout prix répondre par oui ou par non, il serait logique de répondre oui, mais certainement pas pour l’enfermer par une étiquette dans une catégorie. Car l’Orient de Loilier, désert ou habité, surtout habité mais sans démographie galopante, est un Orient plus offert qu’imposé, un Orient que l’on peut lire à sa guise. L’artiste vous suggère plutôt de l’imaginer en vous invitant à tenir compagnie à ses signares enturbannées et boudeuses, mais en refusant de vous donner leur adresse.
« La peinture ne dépeint pas le monde, elle est un monde ». J’aime beaucoup cette citation de Loilier. Elle correspond à sa peinture, personnelle évidemment, mais assez ouverte vers le spectateur pour que celuici se l’approprie et l’accepte dans son propre monde.

Texte extrait d’un article titré «À la rencontre des peintres polytechniciens», paru dans le Bulletin de la Sabix (Société des amis de la bibliothèque et de l’histoire de l’École polytechnique) en 2013. Christian Marbach, président d’honneur de la Sabix, vient d’y publier son dernier ouvrage «Portraits de polytechniciens», avec des illustrations de Claude Gondard



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