Numéro 197 - Automne 2019

UDA 195

Edito

 

L’éditorial publié dans la précédente publication d’Univers des arts avait pour thème l’artiste et la mort. Il y était brièvement développé un propos sur le paradoxal achèvement que représente pour une oeuvre la disparition de son créateur, rappelant que l’art tend à trouver sa véritable complétude dans son infinition finale. Le cours de notre histoire marquée ces derniers mois par la pandémie dont le nom est omniprésent dans les médias, est venu donner une consistance nouvelle à cette modeste page rédigée l’hiver dernier. Aussi, devant la timide et incertaine reprise des activités et des événements artistiques, est-il utile de s’attacher à un aspect constitutif de la vie de l’artiste, subitement devenu une norme sociale imposée durant six semaines au printemps : l’isolement.
Car si le grand public attache à la vie artistique une image de liberté, donc d’absence de contraintes telles que ses déplacements sur un lieu de travail, ses horaires, son indépendance vis-à-vis d’une hiérarchie ou d’une quelconque autorité professionnelle, il n’en est pas moins vrai que l’artiste est, dans son apparente liberté quotidienne, l’être le plus entravé au monde. D’autant plus que ses entraves ne lui sont pas fixées par une action extérieure, mais par la sienne seule.
Le confinement sanitaire décrété par les gouvernements du monde entier a pu être durement vécu par nombre de citoyens, ce qui est naturel en raison de la rupture radicale dans les rythmes de vie et de la fragilité des situations financières et sociales. Mais il avait dans sa conception et sa communication une portée infantilisante, par conséquent faussement responsabilisante et fondamentalement castratrice. Imaginez maintenant vivre toute votre existence dans des conditions similaires, mais non-imposées par une autorité supérieure et uniquement par soi-même, sans aucune raison apparente. De surcroît, lorsque vous seriez en mesure de sortir de chez vous et de vous mêler au monde, vous devriez vous contraindre à demeurer isolé en vous-même, comme un prolongement psychologique du confinement physique. Il s’agirait là de la forme la plus insupportable d’isolement que l’on puisse imaginer, dont l’absurdité culminerait à la folie. C’est tout simplement ce que vivent jour après jour la majorité des artistes qui travaillent pour atteindre l’idéal qui les appelle à l’horizon ; un horizon plaqué sur une table, sur un chevalet, sur un mur, tous aussi rapprochés de l’humain qu’insensibles à ses états d’âmes. Ainsi, alors que le confinement semble sur le papier ne changer que peu de choses à la vie de l’artiste, il rend en réalité son isolement encore plus terrible à vivre, puisqu’il lui soustrait la seule chose capable de lui donner un cap : la perspective de rencontrer le public à travers l’exposition de ses oeuvres. Notons qu’en matière d’arts plastiques, la rencontre par l’entremise du digital, si elle permet bien sûr de tisser des liens sociaux et parfois commerciaux, ne peut en aucun cas remplacer la rencontre physique avec l’oeuvre et ne peut satisfaire que très imparfaitement l’artiste. Enfin, l’arrêt des activités liées à l’événementiel et au culturel rend ses perspectives financières, déjà fragiles, purement inexistantes.
Face au confinement, l’artiste isolé par nature dans son atelier semble n’être plus qu’un fantôme prisonnier d’une réalité à laquelle il ne peut que se sentir étranger. A moins qu’il ne trouve au coeur du marasme la voie lui permettant d’exprimer la chose qui fait la grandeur de l’artiste lorsqu’il parvient à la saisir : c’est la quintessence de son art diluée dans l’Esprit du Monde