Numéro 201- Printemps 2021

UDA 195

Edito

 

Voici une année entière que les créateurs et inventeurs d’esthétique en tout genre attendent de pouvoir reprendre le cours normal de leurs activités publiques. Ces dernières sont pour l’immense majorité d’entre eux non seulement un vecteur vital de rentrées financières, mais aussi le but qui les guide le long d’une ligne directrice parfois éprouvante, souvent ingrate, à travers le processus de création et face aux difficultés nombreuses qui en éprouvent le déroulement, psychologiques comme matérielles.
La perspective d’être vu, analysé, commenté, sait faire taire toute angoisse le temps de quelques heures de travail obtenues au-delà de la fatigue et du découragement. Quand l’artiste confronté à lui-même devient son propre ennemi, l’invocation du public est un puissant talisman contre la désespérance. Kundera s’amusait dans L’Insoutenable Légèreté de l’être à lister les différents types de publics fantasmés dont on s’attache mentalement le regard au long de son existence, pour en faire jusqu’au moteur d’une vie. Mais si la crise sanitaire a effacé la réalité de ce regard en le repoussant à un temps lointain et indéterminé, elle aura peut-être aussi aidé nombre de créateurs à retrouver l’étincelle initiale de leur élan artistique, qui se trouve nécessairement en eux et pas en-dehors. Pouvoir créer pour soi seul, s’il s’agit bien souvent d’un idéal fragile au regard de la nature humaine et de ses errements, est une qualité qui touche à la vertu. Les premières œuvres de jeunesse de tout artiste ne sont-elles pas réalisées de manière spontanée, sans objectif ni arrière-pensée, si ce n’est pour le plaisir naturel de faire quelque chose ?
Dans le monde de l’art, les structures les plus pérennes sont généralement celles qui comprennent et encouragent cette démarche, sans la parasiter de leurs ambitions particulières. L’entraide associative, les missions d’intérêt public des fondations et institutions, ou encore le soutien expérimenté de certains galeristes ayant à cœur le réel bien être des artistes qu’ils représentent, sont de formidables moyens de maintenir à flot des individus sinistrés par une année de disette et d’isolement. Dans un secteur pourtant profondément individualiste, l’action de nombre de ces acteurs s’est avérée remarquable et souvent inattendue dans ses bienfaits.
Tout l’enjeu de la période qui s’entrouvre à présent, du moins semble-t-il, en sortie de crise, réside dans le maintien de ces principes comme norme pour l’avenir, et non comme une simple anomalie momentanée liée à un contexte. De la même manière qu’il faut espérer que les artistes sauront conserver l’envie de créer pour soi lorsque le tumulte du monde viendra à nouveau sonner à leur porte, il faut espérer que perdure le succès retrouvé des grandes associations artistiques de notre pays, et que les qualités humaines révélées par certains marchands et galeristes, ne soient pas demain balayées par le souffle du profit