Editorial #221
Du début à la fin
par Thibaud Josset
Combien est-il fascinant de penser que l’art, aujourd’hui perçu comme la cerise sur le gâteau de la civilisation, soit aussi l’élément premier permettant d’identifier l’émergence de la conscience humaine et même, en des temps encore plus reculés, de mécanismes intellectuels ayant vu le jour chez des espèces pas encore tout à fait humaines ? Il y a un vertige à la Borges dans l’appréciation d’un continuum de pensée consciente, non-seulement au sein de notre espèce mais encore plus loin au sein d’un arbre complexe d’espèces disparues et entremêlées, dans la contemplation du déploiement de la conscience sur de colossales échelles de temps, de ses apparitions et disparitions, de ses variations innombrables. Il y a de quoi perdre pied en songeant à la nature profonde de l’art, à la fois primordialité et finalité humaine, origine et aboutissement de l’Histoire. Tout artiste devrait avoir cela en tête à chaque fois qu’il passe la porte de son atelier : il entre dans un lieu où se reproduit le même événement depuis la nuit des temps, un événement dont la nature est néanmoins d’être toujours unique. L’Alpha et l’Oméga au bout des doigts. Il réside dans le geste artistique d’indépassables confusions : celles entre l’immuable et le changeant, entre l’essentiel et le superflu, entre le début d’une chose et sa fin. Seul objet né de la main de l’Homme qui puisse exister entièrement sans avoir été terminé et sans qu’on en connaisse le but, l’œuvre d’art ne contient pas son commencement, qui se trouve dans l’esprit en-dehors d’elle, et ne peut proclamer seule sa finition, que seul l’œil de l’artiste peut décider, paradoxalement, en la délaissant. Il y a toujours quelque chose de l’ordre de l’abandon dans la création, comme si son acte ultime était de cesser d’agir, de cesser de créer. Le spectateur doit de son côté garder ceci en tête : regarder une œuvre dans sa réalité matérielle, c’est avant tout contempler un objet qui a été lâché quelque part en cours de route, que ce fût tôt ou tard. Commencer, finir, recommencer, pareil mais toujours différemment, tâcher de comprendre, oublier, y revenir, sentir et ressentir… autour d’une œuvre d’art se presse plus que la pensée consciente, la pensée de la conscience en tant que telle, qui n’a peut-être pas toujours été là mais qui est immémoriale, qui n’est peut-être pas éternelle mais qui porte l’infini comme inaltérable enjeu de son existence. Entre l’acte et le non-acte, l’artiste est l’individu qui tranche l’intranchable, décide l’indécidable. A lui sont dédiées nos pages.
