Univers des Arts

Paul Collomb

Une oeuvre entre abstraction et figuration nouvelle

Bientôt, deux occasions de revoir des œuvres de Paul Collomb. D’abord, dans le cadre d’une exposition collective, à Touques (près de Deauville) dans l’église Saint-Pierre, du 9 au 20 septembre 2026, organisée par les Amis du Salon d’Automne, sous la direction éclairée de Christine Maillard. Puis lors du Salon d’Automne, Place de la Concorde, à Paris, du 28 octobre au 1er novembre 2026.

A Touques, on pourra voir deux grandes huiles, La Vie sous la mer et Le nu à table, accompagnées de quatre sous-verres : Venise – petit pont et reflets, Ciel d’orage sur l’Atlantique, Falaise aux piquets noirs, Marché aux fleurs – parasol corail.
Au Salon d’Automne de Paris sera proposé le 80 F de Touques, La Vie sous la mer, œuvre rarement montrée.

La vie sous lka mer, 114 x 146 cm
Contrastes, acrylique et sable sur toile, 100 x 81 cm

Du 9 au 20 septembre 2026
Eglise Saint-Pierre
Place Saint-Pierre
14800 Touques

Du 28 octobre au 1er novembre 2026
Salon d’Automne
Place de la Concorde
75008 Paris
www.salon-automne.com

Les amateurs de l’art de mon père, Paul Collomb (1921-2010) connaissent sa prédilection pour les personnages et, parallèlement, la diversité de ses thèmes d’inspiration et de ses techniques.
Des personnages, il y en a dans La Vie sous la mer, puisque l’on compte quatre plongeurs, plus le visage d’un technicien au hublot de l’habitacle sous-marin. A la fin des années 60, mon père avait été fort intéressé par les essais de bases de recherches océanographiques du Commandant Cousteau – et l’on reconnaît la silhouette de sa fameuse soucoupe plongeante, surnommée « Denise », ce qui en fait, pour ainsi dire, le sixième personnage, avec ses deux hublots qui nous regardent.
Bien évidemment, il ne s’agit pas d’une vue « sur nature » mais d’une composition en atelier, avec documents à l’appui et l’aide d’un modèle qui posa pour le personnage au premier plan. Pour autant, le témoignage iconographique n’était pas la priorité de mon père – encore que ce tableau fut conçu dans la perspective de l’exposition annuelle qui avait lieu dans les années 60-70 au Musée Galliera : « Les Peintres Témoins de leur Temps ».

Il aimait saisir des personnages dans le décor et la lumière de leur milieu de vie. Mon père ne fit jamais de plongée en scaphandre mais pratiqua beaucoup la nage sous-marine avec masque, tuba et palmes. Sous l’eau, à une profondeur où pénètre encore la lumière du soleil (on devine la surface proche, en haut du tableau où remonte un plongeur), la translucidité aquatique bleu-vert associée aux sensations cénesthésiques en plongée a une certaine beauté onirique qui ne pouvait qu’inspirer la sensibilité de l’artiste. De surcroît, les mouvements des nageurs ont une fluidité chorégraphique qui tranche avec les positions habituelles de la vie quotidienne (l’homme-grenouille au premier plan a la tête en bas, les palmes en l’air, et les deux plongeurs en combinaison corail composent une sorte de ballet symétrique). A gauche, la structure suggérée de l’habitacle sous-marin dans lequel on entre par en dessous, comme dans une cloche, a elle aussi une dimension onirique, d’autant que le profil de l’observateur au hublot, par le jeu de la perspective offre une bulle de présence physionomique surprenante qui fait face à la dynamique diagonale des bulles d’air. Ce tableau respire d’une vie où les plongeurs, comme « Denise », évoluent dans leur élément, le monde du silence.

Le nu à table, 130 x 97cm

Le nu à table, 130 x 97 cm

Autre composition en atelier, Le nu à table, diffuse aussi une impression de réalisme et d’onirisme. Le diffus, c’est d’abord l’arrière-plan évoquant une vue vers l’extérieur. Mais c’est aussi la justification de la présence de ce nu dans son fauteuil, à droite d’une table garnie d’une collation de dessert. Mon père s’est complu à juxtaposer ce qui relève picturalement de la « nature morte » (terme auquel il préférait l’appellation anglaise « still living » et une jeune femme nue alanguie. Que fait-elle ? Pourquoi est-elle là, pourquoi est-elle lasse ?
On pense aux vers de Verlaine (Green) :
« Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches
Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous ».
Ou à ceux de Baudelaire (Les Bijoux) :
« La très chère était nue et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores ».

Car il y a de la sensualité, à la fois à gauche et à droite de la composition. Une sensualité à croquer – même si je me dois de dire que mon père n’avait pas l’habitude, au contraire de Delacroix, de croquer charnellement le modèle… Cependant, l’idée, c’est que cette jeune femme récupère, les yeux mi-clos de reconnaissance, d’un moment de plaisir – en témoignent la roseur de sa joue et son sourire. Ou alors elle est offerte, telle la Maja desnuda de Goya. Peu importe. En tout cas, elle n’est pas – ou n’a pas été – seule. On le déduit à la présence des deux flûtes dont celle du premier plan a été à moitié bue.
Comme toujours, un tableau de mon père est organisé, structuré pour qu’il soit d’abord, selon le mot de Delacroix, « une fête pour l’œil ». Celui-ci y circule selon les lignes de forces (ici, les obliques orientées en perspective de droite à gauche et la diagonale suggestive du présentoir ovale de fruits dont les rondeurs vives trouvent un écho dans celles de la jeune femme), les masses-repères (notamment le bleu sourd de la cruche servant de vase au bouquet, l’arrière-plan latéral de droite, l’architecture voluptueusement spacieuse du fauteuil en osier dont l’assise est couverte d’un tissu-mousse bleu, la ligne de fuite des deux masses de fruits, sans oublier la chevelure, essentiellement libre, du modèle).
Plus on regarde le tableau, plus il vit de sa vie silencieuse et plus il fait rêver, comme La Vie sous la mer.

Les deux pastels et les deux aquarelles en accompagnement ont été réalisés sur nature. Les paysages marins, les marchés aux fleurs et Venise ont beaucoup inspiré mon père.

Les falaises du Pays de Caux offrent un puissant tombé architectural et les grèves de l’Atlantique une perspective de strates de lumières.
Ici, (Ciel d’orage sur l’Atlantique) le regard prend son élan vers le large, l’impression d’immensité est donnée par le petit personnage qui fait « échelle », vu de loin, au bord du rivage où déferlent les rouleaux sculptés par le blanc du papier laissé par le pastel. Cela a du souffle.
Venise, pour mon père, c’est d’abord la poésie mystérieuse des reflets sur les canaux. Point de pittoresque, mais du pictural, et même du musical. Ici (Venise – petit pont et reflets), plus que jamais, « l’œil écoute ». Il y a comme une architecture contrapuntique qui potentialise l’harmonie du dessin, des teintes (le pastel permet idéalement un délicat effet de frotté) des façades et du pont avec leur développement en miroir, quasi abstrait, sur l’eau.
Le Marché aux fleurs – parasol corail chante, lui aussi, mais à sa manière spontanée d’aquarelle et son effet kaléidoscopique. Le parasol corail, essentiel, focalise le regard qui englobe ensuite l’étalage floral pour enfin s’élever vers le grand parasol beige rectangulaire et l’épanouissement des palmiers dans le ciel azuréen de la ville.
Nul doute que les amateurs de l’art de Paul Collomb retrouveront dans ces œuvres, aquarelles, pastels et huiles, ce qui fait la spécificité de son esthétique. Contrairement à Soulages qui affirmait fièrement : « je ne dépeins pas, je peins », mon père pensait qu’il y avait de l’humilité et du respect – voire du cœur – à « coller » au motif pour en saisir le moment de sa force et de sa beauté.

Pierre Collomb