Editorial #222
Du début à la fin
par Thibaud Josset
On s’interroge toujours sur ce qui pousse à créer, sur ce que cela implique d’enjeux intellectuels, philosophiques souvent, spirituels parfois, sur ce que cet acte raconte de l’être humain et de sa façon d’être au monde. On se demande beaucoup moins ce qui peut générer le désir d’art quand il est dénué de sens évident, allégé des objectifs et de l’utilité, des postures morales et plus généralement de tout ce qui constitue les discours sur la création artistique et qui dispense de se poser la seule vraie question qui vaille : pourquoi avons-nous envie que l’art existe, simplement comme principe décorrélé de l’acte de le faire soi-même, de l’acte de le posséder, de jouir même en tant que spectateur d’une oeuvre en particulier, mais simplement pour le plaisir gratuit de savoir que cette chose occupe une place dans notre réalité avant même d’y avoir une présence physique, appréhendable par les sens. Juste pour l’idée que ce phénomène puisse advenir çà et là, peu importe ses causes et ses vecteurs, quelque part dans le monde sans même que nous le sachions, sans avoir un quelconque lien avec lui. Y songer et y trouver du réconfort est un peu comme éprouver un sentiment d’amitié lointaine, mise à distance par le temps qui passe, par la géographie et ses obstacles, et tout de même penser avec bonheur : « j’ai un ami là-bas qui pense à moi comme je pense à lui. » Le véritable amateur d’art n’est pas un amoureux aux sentiments passionnés, mauvaise imagerie, mais il en est l’ami constant, fidèle, désintéressé. C’est sur la durée que l’on mesure la grandeur des relations artistiques. L’intensité est esthétiquement satisfaisante mais sa narration s’essouffle vite au regard du cours d’une vie. En signant ici une deuxcent- vingt-deuxième parution d’Univers des arts, après trente-deux années de publications, l’on songe avec émotion aux personnes qui ont accompagné l’histoire de ces pages, à son co-fondateur Patrice de La Perrière disparu en 2023 bien sûr, à Jean-Louis Avril, collaborateur de toujours à qui nous souhaitons une heureuse retraite, à Bernard Mayer, formidable maquettiste et graphiste disparu en 2022, ou encore à Hervé Yaiche, responsable commercial décédé cette année, dont la bienveillance et l’enthousiasme nous manqueront. Nous prenons aussi la mesure de la chance que nous avons de pouvoir travailler aujourd’hui et dans l’avenir avec tant de personnes compétentes et encourageantes, collaborateurs, sous-traitants, partenaires, amis et compagnons de route d’Univers des arts, artistes, galeristes, présidents d’associations, de salons, d’institutions en Europe et en Asie. Le temps passe mais les amitiés demeurent, indéfectibles, à la fois fragiles et durables comme des feuilles de papier porteuses des messages échangés autour de cette joie qui nous anime : savoir qu’une pensée réciproque existe entre l’humanité et ses créations idéales, fussent-elles hors de portée de l’individu.
Thibaud Josset
