Univers des Arts

L’art, l’ordre et le chaos

par Thibaud Josset

Kang Chan-mo, Meditation – The Light love, 240 x 80 cm

Apollon et Dionysos, ces deux figures-concepts fondatrices de l’art occidental, ne règnent plus sur les rêves de création qui traversent nos sociétés. En accompagnant celles-ci dans la modernité, l’art s’est peu à peu désamarré à ces deux piliers, points d’achoppement de deux millénaires d’élans créatifs confrontés à l’incommensurabilité du réel et à son corollaire de toujours, l’imagination. Aux notions d’ordre et de chaos devenues trop abstraites pour soutenir des démarches artistiques contemporaines pourtant intellectualisées à outrance, sont préférées dans les discours des notions à la fois plus concrètes, davantage ancrées dans les réalités vécues, mais aussi paradoxalement moins brutales dans leur impact existentiel : l’ordre se trouve résumé par des enjeux d’esthétique ou d’organisation, pendant que le chaos se trouve pudiquement édulcoré de déconstruction et de subversion. Le cheminement qui a mené l’art à délaisser les vieux modèles philosophiques s’étale sur le temps long de l’histoire européenne et il serait bien illusoire et puérile d’en regretter le détachement ; la création a trop gagné lors des grandes mutations du XXe siècle pour verser dans la nostalgie. Il y a pourtant aujourd’hui un véritable intérêt à se réapproprier ces deux idées antiques dont la mise en tension demeure à la source de bien des désirs et ambitions artistiques : pour créer, il faut avoir toujours, au moins un peu, l’envie de détruire, et à l’inverse, détruire peut parfois apparaître comme une nécessité lorsque l’intégrité d’une création se trouve mise en jeu. Apollon et Dionysos, loin de ce que laisse entendre leur vision nietzschéenne, sont deux aspects indissociables d’une même pulsion pouvant porter à tour de rôle un masque comme l’autre. La vieille figure prométhéenne, à laquelle on se réfère volontiers comme symbole de la subversion par l’acte gratuit mettant à mal un ordre établi, et donc comme une puissante image de l’art pour soi, en est une possible illustration. Car contrairement à ce que l’on croit souvent, tout l’enjeu de cette figure tient non pas dans l’opposition entre ordre et chaos, entre création et destruction, entre amour du réel et insoumission à l’état imposé des choses, mais au contraire dans leur caractère indissociable. Pour commencer, Prométhée n’agit pas de manière gratuite en offrant le feu, l’espoir et la technologie aux hommes. Chez Eschyle, Prométhée est caractérisé par un trait de personnalité essentiel et inattendu : il voue sa vie à l’ordre en agissant toujours pour satisfaire au mieux au cours inéluctable du destin, et on pourrait dire qu’il présente une aversion au changement et à la nouveauté. Etrange mentalité pour un personnage qui incarne le bouleversement dans l’imaginaire collectif. Effectivement, lorsqu’il se fait l’artisan de la victoire de Zeus face aux titans, ce n’est pas par conviction mais par choix rationnel, presque par défaut, au service de ce qu’il sait devoir advenir, et lorsqu’il trahit ce même Zeus après l’avoir amené au trône suprême, c’est parce que le jeune souverain entreprend de modifier en profondeur l’ordre de l’univers. En particulier, Zeus projette par orgueil de détruire la race humaine qu’il juge faible et indigne de son royaume. La décision de Prométhée d’agir pour permettre à l’humanité d’échapper à la destruction n’est dès lors plus si subversive qu’il n’y paraît : de Zeus ou de Prométhée qu’une amitié déçue lie et éloigne, qui est le véritable vecteur de désordre ? Le roi des dieux a pour lui la légitimité de son pouvoir, le voleur de feu ayant celle de la connaissance objective du cosmos, qu’il fait le choix d’embrasser en sachant pertinemment ce que cela doit lui coûter d’opprobre et de souffrance. Au-delà de la force tragique de ce récit, la pièce d’Eschyle peut être relue comme une réflexion sur ce que signifie vraiment “créer”. Ici, il s’agit d’un acte libre, déterminé par une décision fondatrice unique et non reproductible, dont tout l’enjeu est de trouver un point de jonction entre deux forces contraires. Faire pour défaire, défaire pour faire, et dans le cas du don du feu à l’humanité, permettre aux autres de faire et de défaire à leur tour après soi, tout en acceptant que son geste ne peut par essence qu’être mal compris, mal interprété, mal jugé par ceux qui pensent avec certitude qu’une ligne immuable sépare l’ordre du chaos, et que choisir l’un, c’est rejeter l’autre. L’artiste véritable est l’être qui se trouve précisément sur cette ligne et peut, par ses choix, non seulement la parcourir, mais la déplacer, la rendre sinueuse, mouvante, et pour ceux qui y suivront ses pas, malléable à l’infini.